Archives par mot-clé : Photographie

World Press Photo 2013 : le photojournalisme entre art et prise de conscience

Ca y est, nous connaissons les nouvelles figures montantes du photojournalisme. Nous pouvons voir les photos récompensées lors du festival de photojournalisme, le World Press Photo 2013.

367 clichés, qui marquent par leur beauté, leur violence, leur sublime ou intolérable véracité.

Les photos des animaux et de cette parfaite nature nous laissent béats devant tant de beauté et de profondeur.

http://www.worldpressphoto.org

Les photos d’événements sportifs nous saisissent et nous font presque ressentir ce moment incroyable où l’homme, où la femme, arrive à pousser ses limites plus loin qu’il ne pouvait même oser l’espérer.

http://www.worldpressphoto.org

Et certaines photos provoquent cette étrange sensation qui mêle à la fois gêne, voyeurisme, impuissance et même parfois, avouons-le, inévitable culpabilité.

http://www.worldpressphoto.org

Vous voilà face à la misère.

Vous voilà face à la torture et à la mort.

Vous voilà face aux armes et à la guerre.

Vous voilà face au sang et aux larmes.

Vous voilà face à ce que vous donneriez tout pour changer.

Parce qu’avec un simple clic de souris, vous voilà face à vous-même et à votre impuissance, qui donne alors naissance à une culpabilité peut-être stupide car infondée, mais néanmoins terriblement profonde et dérangeante.

http://www.worldpressphoto.org

Vous vous retrouverez en train de pester contre ce journaliste qui a pris la photo de cet enfant hurlant de douleur et de peur, plutôt ou avant de lui venir en aide. Alors même que vous savez pertinemment qu’il n’aurait sans doute rien pu faire, et qu’au moins sa photo donne accès à cette réalité bien trop souvent taboue. Le photojournalisme se définit d’ailleurs parfois ainsi, il permet de faire prendre conscience d’une réalité lointaine et souvent violente, et peut alors faire naître une envie de changer les choses. Oui, car la photographie peut avoir valeur de preuve, comme Susan Sontag le rappelle. Faire prendre conscience pour encourager l’action.

http://www.worldpressphoto.org

L’impact produit par ces clichés est évidemment difficile à définir et clairement propre à chacun. Parce que ces photos ne sont plus de la simple information. Ces photos saisissent la réalité, oui sans doute – et encore que pour Roland Barthes, l’image est stupide en elle-même, elle a besoin d’une légende pour représenter la réalité. Sans cela elle n’est que la traduction du regard du photographe, et non la réalité telle qu’elle est à l’instant où elle a été prise. Un regard, peut-être. Mais ce sang et ces larmes, peut-on vraiment les juger irréels ?

http://www.worldpressphoto.org

Mais le problème n’est pas tant de savoir si les photographies sont la parfaite illustration du réel ou non, car bien qu’elles traduisent nécessairement un regard, elles capturent également un instant présent et vécu. La particularité des photographies récompensées dans ce festival ne sont pas tant leur représentation de la réalité, mais le fait qu’elles soient bien souvent très proches de l’art et d’une recherche de beauté. Car ces photos sont retouchées, car elles sont prises en connaissance de l’émotion qu’elles vont faire naître. Le photojournalisme est réglementé, si bien que les retouches sont légères. Mais il suffit d’une lumière ravivée, d’une ombre plus marquée, d’une émotion parfaitement saisie, pour que l’on ne puisse s’empêcher de trouver ce cliché, avouons-le, beau. Ces photos sont – bien que sans doute involontairement – artistiques, oui.

http://www.worldpressphoto.org

En se référant aux images de l’Holocauste, Theodor W. Adorno estimait que toutes les formes d’expression artistique étaient inappropriées voire criminelles lorsqu’elles touchaient à la torture et à la mort. On pourrait penser la même chose de ces photos récompensées, incroyablement fortes et incroyablement belles, alors qu’elles représentent parfois le pire de l’Humanité.

Pourtant, elles sont très certainement nécessaires pour transmettre la réalité dont elles se font le témoin. Mais d’une scène de souffrance à une photo artistique, un pas est franchi, et une chose est sûre, il ne vous laissera pas indifférent.

http://www.worldpressphoto.org

Source :

Andén-Papadopoulos, “The trauma of representation : visual culture, photojournalism and the september 11 terrorist attack”, Journalism, 2008

Hollande : Quelle photo pour quelle représentation du pouvoir ?

La photographie officielle de Président de la République est un élément central de la symbolique du pouvoir du « premier responsable national ». Immortalisant l’ascension d’un homme politique au poste de chef de l’État, cette photographie s’insère également dans la lignée de ses prédécesseurs. Entre perpétuation des traditions républicaines et innovations personnelles, les différents chefs d’États tentent d’imposer leur style.

François Hollande est, depuis le 6 mai 2012, le 7e Président de la République française. La passation de pouvoir effectuée, le Premier ministre nommé et le gouvernement constitué. Hormis l’organisation du scrutin des élections législatives permettant de former une majorité parlementaire, la grande inconnue du moment concerne la photographie officielle du Président Hollande. Sera-t-il dans la bibliothèque de l’Elysée, le regard sévère, le Grand collier de la légion d’Honneur reposant sur son torse tel Tupac et l’œil persan, scrutant au-delà de l’horizon ? Préféra-t-il substituer à cela une posture plus personnelle faite d’un décor moins conventionnel et une gamme de couleur innovante pour siéger, pendant cinq ans, sur tous les murs des collectivités locales et administrations de France ?

Quelles photo pour quel Président ?

Les portraits officiels des Présidents de la République sont une des expressions symbolique du pouvoir : c’est-à-dire la représentation que le sujet se fait du pouvoir politique, de la fonction de Président de la République et du rôle qu’il ambitionne de lui donner. C’est la transfiguration de la force politique en signes intelligibles. L’image que le Président fraichement élu veut mettre en avant s’inscrit dans une longue tradition de figuration politique. Voyons voir ce qui a été fait sous la cinquième.

Le portrait officiel de Charles de Gaulle (1959-1969) s’inscrit dans une représentation classique de la fonction de Président de la République où l’homme est éclipsé au profit du poste politique. En habits de cérémonie, de Gaulle pose debout, de trois-quarts devant la bibliothèque de l’Élysée. Sa gestuelle est également traditionnelle : la main droite posée sur des livres, les bras le long du corps, les oreilles légèrement recollées, une moue sérieuse et le regard oblique confèrent au portrait un aspect austère renforcé par le cadrage américain en légère contre-plongée accentuant l’impression de sacralisation du pouvoir.

Georges Pompidou (1969-1974), ce sale copieur, reprend, grosse modo, les mêmes standards que son prédécesseur : costume de lumière, Grand collier de la légion d’honneur sur les pecs, bibliothèque en fond, la même main droite posée sur la table, les livres en moins, et le regard sortant du cadre. L’aspect sérieux de la fonction de Président de la République est encore mis en avant. Quelques changements sont néanmoins notables : l’inclinaison du corps et de la tête de Pompidou sont inversées par rapport à de Gaulle, le veston est fermé. Hormis ces quelques signes distinctifs, son portrait s’inscrit dans la continuité des portraits officiels. Pompidou tente donc de s’inscrire dans la continuité de de Gaulle, de se présenter comme successeur du sempiternel sauver de la France. Pour un Président élu en 69, on aurait pu s’attendre à un peu plus funky.

Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) est pour le coup bien novateur. Qui aurait-pu imaginer qu’un passionné d’accordéon laissant présager qu’il aurait eu un relation avec Lady Diana ait innové autant pour son portrait de Président de la République ?

Fini le costume républicain, exit le bureau de l’Élysée et ciao le regard de marin scrutant le retour du chalutier et le collier, aux clous, surement une conséquence de la crise pétrolière. VGE pose en plan poitrine, format paysage, devant un notre bon vieux drapeau tricolore, seule référence aux emblèmes nationaux. Valou est proche de nous, à niveau d’œil, il incarne le chef d’État proche de ses administrés et … il sourit ! L’homme est mis en avant, il prend le pas sur la fonction. Si ça ce n’est pas de la rupture !

La rupture vient également dans le choix du photographe. Alors que ses précurseurs avaient recours à des illustres inconnus, VGE a choisi Jacques-Henri Lartigue pour lui tirer le portrait, artiste de renom autant peintre que photographe.

François Mitterrand (1981-1995) revient dans la bibliothèque, repend un livre –Les Essais de Montaigne- et trouve un juste milieu entre la tradition de la photographie présidentielle et l’innovation personnelle. Le plan de taille fait son entrée et se conjugue avec un cadrage plus classique que son prédécesseur. Assis, souriant, François Mitterrand est en pleine lecture. Il semble, tel le grand père Werther original, suspendre son activité pour nous faire partager son savoir. La « force tranquille » est là bien représentée dans son rocking-chair, les charentaises hors cadre.

Tonton, comme Giscard, a choisi lui-même son photographe. Il opte pour Gisèle Freund, femme engagée et intellectuelle rodée dans les portraits. Une pratique commence à se créer et le choix d’un photographe commence à devenir aussi important que la posture à adopter et l’habit à revêtir.

Jacques Chirac (1995-2007) nous montre qu’il est le pro de l’alliance de la tradition et de l’innovation. Tout est là : on retrouve le cadrage américain de Charles de Gaulle et Georges Pompidou, mais on sort de la bibliothèque, comme Valéry Giscard d’Estain, pour le plein air…une première. Cette fois, on peut quand même voir l’Élysée en fond et le drapeau est présent mais discret. La prise de vue remet un peu de distance entre le Président de la République et le spectateur, en cela il y a une certaine rupture avec VGE et Tonton. Le ton des couleurs de la photographie change radicalement : le vert de la pelouse et le bleu du ciel contrastent avec les tons ocre de la photographie classique.

El Chi se distingue de ses aînés par une certaines flegme tout en s’y référant avec parcimonie. Cette fois, c’est la photographe de renom Bettina Rheims –plus connues pour ses photographies de transsexuelles- qui prévient Chirac que le petit oiseau va sortir.

Nicolas Sarkozy (2007-2012) tente de s’inscrire lui aussi dans le mouvement d’oscillation entre une certaine référence aux classiques de la représentation du Président de la République et l’imposition de son propre style. Côté classique, le Président revient dans la bibliothèque, il se remet de trois-quarts (plus comme Pompidou que comme de Gaulle) et adopte la bonne vielle pose rigide où sourire est proscrit. Côté innovation personnelle, le visage de président est tourné vers le spectateur comme Chirac et Giscard. Le cadrage est changé, au plan américain se substitue l’italien (Carlita devait être en backroom), une première : la place que l’homme occupe dans l’image est réduite et l’élément central de la photographie est le binôme composé des drapeaux français et européen.

On peut supposer que, par cette photographie, Nicolas Sarkozy recherchait un retour aux racines de le représentation de la fonction présidentielle. Néanmoins, on peut y voir quelques maladresses : le ton ocre des photos pré-giscardiennes est ici remplacé pour un chocolat et la lumière est concentrée sur le centre de l’image. Saturée en couleurs, l’image du Président est passée par la retouche numérique et lui confère cet aspect légèrement hollywoodien. Le choix du photographe n’y est pas pour rien et, là niveau innovation personne ne peut aller plus loin (et heureusement). Philippe Warrin s’y est collé, lui qui est le photographe de la Stac Académie et de Loft Story. On ne sait pas trop si c’est faute de mieux ou si c’est un service rendu ou, pire, si c’est un réel choix.

François Hollande (2012-) n’a pas encore de photographie officielle. On peut s’amuser à l’imaginer. Quels arbitrages seraient fait entre prolongation d’une tradition de figuration politique et mise en avant d’un homme singulier. Costume présidentiel ou pas ? Quel cadrage ? Quelle posture ? La bibliothèque sera-t-elle là ? Après le photographe de la télé réalité aurions-nous droit à celui attiré de Marc Dorcel ? Comment Françoué nous montrera-t-il qu’il est différent de tous ses prédécesseurs mais qu’il s’inscrit tout de même dans une certaine continuité républicaine ?

Et si DSK avait été élu, on imagine déjà la photo du Président !